Question et réponses sur mon livre (1)

Question 1 : Ou se situe le  Grand Rattrapage et le Déclin tranquille face aux « révisionnistes » et face aux « classiques » ?

Réponse 1 : Dans aucun des deux camps puisqu’ils rejettent tous deux l’utilisation de l’approche des choix rationnels.

Depuis que j’ai commencé à parler du « Grand Rattrapage et du Déclin tranquille », nombreux sont ceux qui m’ont critiqué. D’une part, il y a ceux qui affirment que je romps avec la vision classique. D’autre part, il y a les révisionnistes (notamment Jocelyn Létourneau) qui affirment que je défonce des portes ouvertes. Les « classiques » ont raison, je romps complètement avec leur compréhension de l’histoire économique ou sociale du Québec pour les mêmes raisons que je trouve que la « littérature révisionniste » est criblée de problèmes sérieux.

Dans leurs travaux, Creighton, Lower et Ouellet affirmaient que dès le 18ème siècle, les Québécois étaient attachés à des vieilles mentalités arriérées et que leur conservatisme les rendait hostiles au progrès. C’est thèse a été reprise par un grand nombre d’historiens, que l’on dit «classiques».

En tant qu’économiste et encore plus en tant qu’historien économique, je rejette cette manière de voir puisqu’elle en revient à affirmer que les individus sont figés dans une culture immuable et ne réagissent pas aux incitations du milieu. Au cours des dernières années,  les théories  basées sur la notion de « mentalités » dans l’étude de plusieurs sociétés pré-industrielles ou contemporaines ont été largement réfutées par des critiques empiriques.  Au lieu de présumer que la culture est une constante, ces universitaires plus critiques ont affirmé que les institutions (et les incitations qu’elles dégagent pour la population) affectent la culture d’une société. Par la suite, la culture amplifie ou modère l’évolution des institutions. Ils acceptent aussi que la culture est une variable dont l’évolution est plus rapide qu’on ne le croit généralement. En l’espace de quelques années, une culture peut être modifiée radicalement par les initiatives d’un seul individu audacieux. Si l’environnement dans lequel les gens évoluent devient plus permissif (libéral) et  favorise la liberté économique (il s’agit là d’une condition essentielle), il suffit qu’une poignée d’hommes ou de femmes décident de défier l’attitude culturelle dominante qui étouffe la croissance pour que celle-ci commence à éclore. La volonté de fer de John Rockefeller de rendre le pétrole peu dispendieux a fait passer le prix du baril de pétrole de 30 sous à 8 sous en l’espace d’à peine deux décennies. D’autres entrepreneurs ont profité des pratiques bénéfiques de Rockefeller pour développer les plastiques, les automobiles, la réfrigération, l’acier industriel, la pénicilline, les avions,  le goudron et des milliers d’autres sous-produits qui ont changé à jamais nos manières de vivre.  Les « facteurs culturels » du retard d’une société  sont souvent  mis de l’avant de manière exagérée, voire  complètement inappropriée, puisque la variable causale des retards (lire : divergence) se trouve dans la structure institutionnelle d’une société. À cet égard, les historiens québécois se sont isolés de l’univers anglo-saxon – à tort. Ils ont ignoré la contribution des dernières cinquante années d’un groupe qui se nomme les « cliométriciens ». Faisant pourtant figures de « conventionnels » dans le monde anglo-saxon, les cliométriciens sont des économistes et des historiens qui connaissent la théorie économique ainsi que les méthodes statistiques. Ils utilisent ces dernières pour expliquer l’importance des évènements historiques. Comme le disait Douglass North, un économiste et « cliométricien » qui a remporté le prix Nobel d’économie en 1993 :

Economic history is about the performance of economies through time. The objective of research in the field is not only to shed new light on the economic past but also to contribute to economic theory by providing an analytical framework that will enable us to understand economic change.

Depuis, cette approche s’est étendue à plusieurs sphères d’études ignorées par plusieurs auteurs. On a ignoré les travaux de Rodney Stark, Roger Finke et Laurence Iannacconne qui considèrent les groupes religieux comme des entreprises qui cherchent à maximiser leur bien-être, qui ont postulé l’existence des marchés religieux et qui ont mis l’emphase sur l’effet des églises comme institutions sur le développement économique des États-Unis (voir : Rodney Stark et Roger Finke : The Churching of America). On a ignoré les Douglass North, Sheilagh Ogilvie, Philipp Hoffman, Deirdre McCloskey, Joel Mokyr, Tracy Dennison, Robert Fogel, Paul Seabright, Marc Egnal, Niall Ferguson, Vernon Smith, Elinor Ostrom, Robert Gallman, Gilles Postel-Vinay, Price Fishback et (plus proche de chez nous) Leonard Dudley, Robert Armstrong, Philippe Garigue et Gilles Paquet, qui ont documenté l’incapacité des théories « culturalistes » à expliquer l’évolution des sociétés. Quatre des personnes mentionnés plus haut ont obtenu des prix Nobel. Dans le cas du Québec, l’économiste Gilles Paquet a bien documenté comment une évolution des institutions (axée autour du commerce international) dans la vallée du Saint-Laurent au début du 19ème siècle a provoqué l’apparition de marchés plus larges et plus efficaces qui ont enrichis les Québécois.  On l’a ignoré lui aussi.  Les historiens « classiques » ont donc une lecture appauvrie de l’histoire du Québec parce que leur cadre théorique est basé sur de mauvaises fondations. Ainsi, des intellectuels comme Guy Rocher peuvent affirmer que dans la première moitié du 20ème siècle, le Québec « gardait la mentalité, l’esprit et les valeurs de la société préindustrielle » (Le Québec en Mutation, 1973, p. 18) sans se soucier des preuves.

Cependant, je critique aussi les « révisionnistes ». Pour reprendre les mots de l’historien Jacques Rouillard résumant les propos de Ronald Rudin ; les révisionnistes sont  « animés par le désir de chercher dans le passé les racines d’une société anormale, moderne, vibrante et pluraliste ». Tout comme les « classiques », ils évacuent toute la contribution de la science économique dans l’explication des comportements individuels. Le travail des révisionnistes comme Linteau, Bourque et Duchastel consiste à affirmer que le Québec était une société « normale ».  Alors que les classiques mettent l’emphase sur le retard du Québec et les mentalités traditionalistes du Québec, les « révisionnistes » cherchent seulement à minimiser l’ampleur du retard. Et c’est ici que je lance une fleur aux « classiques » qui ont raison de souligner que la culture québécoise était en effet différente de celle des autres sociétés industrielles. Sans être une variable causale, la culture québécoise (elle-même le produit d’incitations générées par des institutions publiques et privées) générait des préférences individuelles différentes et moins susceptibles de permettre une croissance économique rapide. Les révisionnistes ont donc eu tort de simplement chercher à minimiser le retard au lieu de chercher à l’expliquer convenablement tout en appréciant son importance.

Et encore une fois, on revient aux travaux de Gilles Paquet de l’Université d’Ottawa, qui affirmait il y a de cela plus de quinze ans qu’il faut repenser « la socialité québécoise ». Selon lui, il faut introduire dans la littérature historique un élément d’explication des phénomènes avec une méthodologie rigoureuse. Les actions et les idées des Québécois se comprennent dans le cadre institutionnel dans lequel ils évoluent et comment ce dernier façonne leurs incitations. Inspirée de la science économique, cette approche postule que les institutions produisent des incitations tant pour leurs membres que pour leurs non-membres et qu’elles influencent l’évolution socio-économique d’une nation. La culture n’est pas la variable déterminante de ces institutions. Même si elle a un effet, elle n’est pas causale. C’est-à-dire que les institutions modifient plus souvent la culture que celle-ci ne modifie les institutions. Cependant, la culture peut amplifier ou modérer l’effet des institutions.

La culture — ces normes, croyances et traditions qui affectent nos institutions —, affecte aussi nos attentes. Les individus tentent d’évaluer ce que l’avenir leur réserve, nous enseigne, en science économique, le modèle dit des « attentes rationnelles » développé en partie par Thomas Sargent, lauréat du prix Nobel d’économie de 2011. Les individus prennent en considération les actions probables du gouvernement et agissent ensuite en conséquence. Comment l’individu forme-t-il ses attentes ? Ses attentes à l’égard de l’inflation, de la croissance économique et des politiques publiques dépendent des informations dont il dispose. Les croyances, les traditions, les normes, etc., représentent une part essentielle des informations qui permettront à un individu de former des « attentes rationnelles ». Mais ces croyances sont le résultat d’actions passées qui ont été influencées par les institutions en place. L’étude des institutions et des incitations — pourtant pratique courante dans le monde anglo-saxon — a été complètement évacuée de la littérature québécoise.  Ceci a fait en sorte que nous avons construit un édifice explicatif d’une qualité inférieure que l’on pourrait d’ailleurs comparer à une hutte de paille.

Cette approche, fondée sur la prémisse de rationalité (même si elle est limitée par un certain degré d’incertitude) produit des explications nettement plus cohérentes et conséquentes que les approches alternatives (en dépit de ses propres défauts).

Ainsi, si certains affirment que j’enfonce des portes ouvertes,  c’est parce que la hutte intellectuelle qu’ils habitent ne comporte pas de murs. En voilà toute une porte ouverte!

***Je remercie Pierre Malouf pour ses suggestions toujours aussi judicieuses. Je remercie aussi le professeur Gilles Paquet qui m’a aidé à peaufiner cette réponse ainsi que mon raisonnement depuis plusieurs mois. Si seulement je l’avais connu plus tôt dans ma carrière, j’aurai pu m’abreuver plus longtemps de sa sagesse.

****Note (08:24 AM – 19-02-13): L’ami Maxime Pelletier m’a fait remarqué que la mention des prix Nobel semble faire appel à l’autorité. Il a raison, et ce n’est pas mon intention. Je soulève les travaux des nobélisés parce que nous nous devons au moins de connaître leur contribution lorsque nous écrivons sur l’histoire économique et sociale! Il est inacceptable selon moi que la contribution de ces auteurs – qui n’est pas négligeable – ne soit pas adressée dans la littérature au Québec! Indépendemment de l’accord ou du désaccord avec les méthodes, pratiques, implications et conclusions, nous nous devons au moins de les adresser!

 

Livres et articles pertinents ayant influencé ma pensée

Sheilagh Ogilvie. 2011. Institutions and European Trade: Merchant Guilds, 1000-1800. Cambridge : Cambridge University Press.

Joel Mokyr. 1980. Why Ireland Starved: A Quantitative Analytical History of the Irish Economy, 1800-1850. Boston: George Allen & Unwin.

Philip Hoffman. 1996. Growth in a Traditional Society: The French Countryside, 1450-1815. Princeton, N.J. : Princeton University Press.

Marc Egnal. 1998. Divergent Paths: How Culture and Institutions Have Shaped North American Growth. Oxford: Oxford University Press.

Terry Anderson et Peter Hill. 2004. The Not So Wild, Wild West: Property Rights on the Frontier. Palo Alto, CA: Stanford Economics and Finance.

Laurence Iannaconne. 1998. “Introduction to the Economics of Religion”, Journal of Economic Literature.

Sheilagh Ogilvie. 2007. “Whatever is, is right? Economic Institutions in pre-industrial Europe”, Economic History Review

Martin Bunzl. 2004. “Conterfactual History: A User’s Guide” The American Historical Review

Laurence Iannaccone, Roger Finke et Rodney Stark. 1997. “Deregulation Religion: The Economics of Church and State” Economic Inquiry

Jean-Luc Migué. 1970. “Nationalism, National Unity, and the Economic Theory of Information”, Canadian Journal of Economics

Rui de Figueiredo, Jack Rakove and Barry Weingast. 2000. Rationality, Inaccurate Mental Models and Self-Confirming Equilibrium: A New Understanding of the American Revolution. Document de Travail, Hoover Institution at Stanford University

Jack Rakove, Andrew Rutten et Barry Weingast. 2000. Ideas, Interests and Credible Commitments in the American Revolution. Document de Travail, Hoover Institution at Stanford University

Roger Finke and Rodney Stark. 2008. The Churching of America, 1776-2005: Winners and Losers in Our Religious Economy. New Brunswick, N.J.: Rutgers University Press.

Daniel Walker Howe. 2007. What Hath God Wrought: The Transformation of America, 1815-1848. Oxford: Oxford University Press.

Timur Kuran. 1995. Private Truths, Public Lies: The Social Consequences of Preference Falsification. Cambridge, MA: Harvard University Press.

Douglass C. North. 2005. Understanding the Process of Economic Change. Princeton, N.J. : Princeton University Press.

Niall Ferguson (éd). 1997. Virtual History: Alternatives and Counterfactuals. New York city, N.Y. : Picador.

Douglass C. North, John Joseph Wallis and Barry R. Weingast. 2009. Violence and Social Orders: A Conceptual Framework for Interpreting Recorded Human History. Princeton, N.J. : Princeton University Press.

Robert Ekelund Jr. et Robert D. Tollison. 2011. Economic Origins of Roman Christianity. Chicago: University of Chicago Press.

Richard Bronk. 2007. The Romantic Economist: Imagination in Economics. Cambridge: Cambridge University Press.

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  1. Agricultural productivity in Québec 1762 to 1831 | Vincent Geloso - March 15, 2013

    [...] In answering to the questions regarding my book (in French), I discussed briefly what I was doing for my own doctoral research on Quebec’s economic growth between 1760 and 1840. As I stated, I do not agree with the presumption that there are “preindustrial culture” which prohibit welfare-enhancing behaviour and posits an inability to respond to market incentives on the part of “peasants”. [...]

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