Concernant le prix unique du livre

Il y a quelques jours, des “experts” ont questionné mon “policy paper” publié en 2013 avec l’Institut économique de Montréal sur le prix unique du livre. Je suis surpris de ces critiques puisque ce n’est pas la première fois que j’y répond. Cependant, j’ai répondu à plusieurs endroits séparés. Alors j’assemble ici mes commentaires pour ceux qui sont intéressés:

Concernant les rabais

Mon co-auteur Youri Chassin et moi-même avons été questionné pour notre utilisation du rabais moyen de 20%. Notre estimation était basée sur les chiffres avancées par l’industrie qui demandait le prix unique du livre. Nous nous étions donc basé sur les chiffres même des opposants. En fait, il est tragique que la pertinence des contre-hypothèses de mes critiques n’aient pas été vérifiée. Un travail de recherche limitée aux sources gouvernementales (difficile de douter de la qualité de la source) dévoile que notre estimation était conservatrice. En effet, la SODEC (un organisme gouvernemental) dévoilait en commission parlementaire que les rabais offerts par les grands détaillants variaient plutôt entre 25% et 30% – très loin du 20% dont nous nous sommes servis (page 20).  Par définition, plus le rabais effectif était grand, plus l’effet du prix unique du livre aurait été important.  D’ailleurs, on me permettra de questionner la pertinence de questionner un professeur qui dit que les lois du marché ne s’appliquent pas aux livres, parce qu’il est très bien connu que la loi de la demande (cette étrange affirmation voulant que le prix est inversement lié à la quantité consommée) fait exception aux livres puisque nous en demandons toujours plus quand le prix augmente.

Pourquoi les estimés plus bas avancés par les défenseurs du prix unique ?

L’estimation d’un effet sur les ventes de 14% était basé sur un coefficient d’élasticité supérieur à un. Simplement dit, une hausse de 1% du prix réduit de plus de 1% la quantité consommée. Pour arriver à un estimé de moins de 6% comme certains l’ont fait, il faut (même si on présume de rabais nettement inférieurs à 20%) utiliser un coefficient d’élasticité inférieur à un. C’est-à-dire qu’une hausse de 1% du prix réduit la quantité consommée de moins de 1%. Le problème c’est que les nouveautés – les livres qui auraient été affectés par la loi – ont généralement un coefficient supérieur à un. Toutes les études que nous citons dans notre note et l’annexe que nous avons publiée discutent de cette différence d’élasticité. En fait, ces études soulignent que les types de livres qui ont une élasticité inférieure à un sont des livres scolaires et les livres religieux. Et si je ne me trompe pas, la bible n’est pas une nouveauté. Tous les estimés publiés en réplique aux miens étaient produits par l’industrie qui demandait la nouvelle réglementation et c’est normal qu’ils aient voulu omettre cette nuance cruciale. Notons aussi que, si on prend les chiffres de la SODEC quant aux rabais, mon estimé de 14% est trop conservateur et que l’effet aurait été plus large. Clairement, les propos rapportés n’ont pas été suffisamment questionnés.

Le consensus nuancé

Le second auteur, le professeur Fishwick, cité dans la critique de mon étude est bien seul dans sa position – qui est très respectable. Cependant, M. Fishwick a été engagé à maintes reprises par des collègues académiques qui n’ont pas été convaincus des arguments qu’il avance. C’est pour cela que l’état de littérature économique est assez clair. Si on consulte le Journal of Cultural Economics ou le International Journal of Cultural Policy (IJCP), l’attitude des experts est généralement tiède à l’égard du prix unique du livre. Aussi tiède que la Sibérie en fait. Voici le résumé de Vigar Ringstad dans IJCP :

The system of fixed book prices whereby publishers set the price customers pay at the bookstore is very common in Europe and, according to the European Parliament, it is a means of unique cultural importance. For this reason, it is considered to more than outweigh any negative effects on the economic efficiency of such regulations. The main conclusion of this article, however, is that it is quite hard to find convincing evidence, either theoretical or empirical, that fixed book pricing is better, even as a cultural means, than free book pricing. (L’emphase est mienne)

Voici sinon l’opinion, plus récent, de Poort et van Eijk dans IJCP :

Fifteen OECD countries, ten of which EU members, have regulation for fixing the price of printed books. At least eight of these have extended such regulation to e-books. This article investigates the cultural and economic arguments as well as the legal context concerning a fixed price for e-books and deals with the question of how the arguments for and against retail price maintenance for e-books should be weighted in the light of the evidence. It concludes that while the evidence in defence of a fixed price for printed books is slim at best, the case for a fixed price for e-books is weaker still while the legal acceptability within EU law is disputable. Against this background, introducing a fixed price for e-books is ill-advised.

Il y a aussi l’article de Van Der Ploeg dans Journal of Cultural Economics

After describing the essential features of the book market, a welfare analysis of the fixed book price agreement is given. Allowance is made for the opportunity cost of reading. Theoretically such an agreement pushes up book prices and depresses book sales. However, more titles will be published, particularly books with low price elasticity and those that take a long time to read. Potential advantages of better service, distribution and retail networks seem less relevant. The book market is one of imperfect competition, but even so the cross-subsidy argument is unlikely to be valid. A qualitative analysis of the Dutch situation is given. Tentative conclusions are that one should be more concerned about the number of well-stocked bookshops than the diversity of published titles and that debutantes do not face big barriers to entry. One should be even more concerned about the falling proportion of people reading books. Governments fail to set (quantitative) objectives for the fixed book price agreement, which makes it difficult to evaluate its success and contributes to it being treated as dogma in the book world and the political arena.

Bien sûr, l’argument de M. Fishwick mérite du respect puisqu’il souligne des avantages organisationnels causés par le prix unique qui rendraient le système supérieur à celui en libre fixation des prix. Cependant, personne n’est convaincu en dehors de l’industrie qui a un intérêt à avancer cette politique. D’ailleurs, c’est pour cela que les principales publications de M. Fishwick ne se retrouvent pas des revues savantes spécialisées dans le domaine (IJCP et Journal of Cultural Economics), mais dans des revues extérieures généralistes ou des rapports privés.

Conclusion

La critique effectuée à l’égard de mon étude sur le prix unique du livre ne tient pas la route. À toutes fins pratiques, j’ai choisi des hypothèses qui sous-estimaient la valeur de mon argument (voir le point sur les rabais effectifs) et nuancées qui reflète l’état de la littérature scientifique.

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