Les progrès de l’anglais et du français: le test des définitions

Dans le débat sur la langue française, il y a un élément qui semble causer problème pour plusieurs (mais pas pour moi) et qui est à la cause de toutes les difficultés des débatteurs. L’anglais progresse…

Eh oui, dans ma position, j’ai toujours mis l’emphase sur le progrès du français (1991-2006) et la stabilisation relative (2006-2011) et les distorsions causé par le multilinguisme. Toutefois, je n’ai jamais affirmé que l’anglais n’avait pas progressé. Ma position est que les langues peuvent très bien progresser entre elles et qu’il n y a pas un jeu à somme nulle. J’ai compris récemment (en lisant Maxime Duchesne sur Globe.ca) que ce qui inquiète “l’autre camp” (je m’excuse pour ce descriptif) c’est le progrès de l’anglais. Et il est vrai que sur toutes les statistiques, l’anglais progresse.

Mais honnêtement, je m’en fous. Pourquoi donc? Parce que tout indique que les francophones, qui sont de plus en plus exogames, font du va-et-vient entre les langues tant à la maison qu’au travail. C’est pour ca que contrairement à Maxime Duchesne et Patrick Sabourin, je refuse de retirer la moitié du poids des catégories “français et anglais” et “français et autres”. Après tout, on n’est pas un “demi-francophone” parce qu’on parle l’anglais courrament. C’est pour cela que mes chiffres démontrent qu’il n y a aucun déclin à ce niveau entre 2006 et 2011.

Et encore une fois, mes collègues oublient toujours le fait le plus important dans ce débat. Puisque même, si ils ont raison selon leur estimation la plus pessimiste, le français a chuté de 81,8% à 81,2% en cinq ans comme langue la plus souvent parlée, ils ne peuvent pas expliquer comment il se fait que la connaissance du français a progressé radicalement entre 1991 et 2006 (chez tous les groupes linguistiques) et que celle de l’anglais a stagnée chez les allophones. Ils ne peuvent pas non plus expliquer pourquoi les anglophones utilisent de plus en plus le français au travail (tant régulièrement que “prédominant”) et ils ne peuvent pas expliquer non plus pourquoi les allophones font la même chose. Ils ne peuvent pas non plus expliquer pourquoi les immigrants disent qu’ils trouvent que le français est plus utile qque l’anglais) pour se chercher du travail, s’intégrer socialement, poursuivre des études, s’ajuster à la vie au Québec et se faire des nouveaux amis. Toutes leurs explications du léger déclin (selon leurs calculs les plus avantageux pour leurs positions – que je conteste encore et toujours) de 2006 à 2011 ne peuvent pas répondre à ces points.

La raison de ces progrès c’est que, comme le dit Statistiques Canada, “les immigrants du Québec étaient nombreux à déclarer que l’apprentissage de chacune des deux langues officielles était important ou très important pour eux”. Pour eux, les deux langues sont une source d’investissement en capital humain (ÉDUCATION). Pour les immigrants, le français est un outil pour accéder aux emplois (les francophones de tout sexes ont eu la croissance la plus rapide des revenus depuis 1970 – toutes choses étant égales par ailleurs) et l’anglais bonifie grandement cet investissement initial. En gros, peu importe le pays, la langue est un investissement pour les immigrants. Dans la situation multilinguistique du Québec, les immigrants sont conscients que les deux langues produisent le meilleur rendement possible, surtout qu’ils ne se sont pas familiarisés pendant aussi longtemps aux fonctionnements de leur société d’acceuil que les natifs de celle-ci.  Barry Chiswick et al. ont documenté parfaitement cette réalité pour la situation canadienne.

Le progrès de l’anglais s’explique en grande partie par cet investissement en capital humain des immigrants auquel s’ajoute celui des francophones au même chapitre. Toutefois, les immigrants apprennent de plus en plus le français aussi (dans une proportion plus grande et plus rapide). C’est pour cela que de 1991 à 2006, on a vu des progrès du français importants en même temps qu’un léger progrès de l’anglais qui se continue jusqu’à 2011. En gros, de 1991 à 2011 (sur 20 ans), le Québec s’est francisé et s’est anglicisé – donc il est devenu de plus en plus multilinguistique.

Ajoutons une hypothèse qu’aucun des apologistes “de l’autre camp” ne considère: celui des effets pervers de l’aggrégation des données. En aggrégant des données, on peut contre-annuler des observations différentes. Par exemple, imaginons qu’un francophone marrie une allemande et qu’il parle principalement allemand à la maison. Selon les statistiques, il y aura un déclin du français comme langue d’usage. Toutefois, les enfants de ce dernier iront à l’école en français – donc ils l’apprendront. Ce que les statistiques ne nous disent pas c’est si le père francophone utilisera le français dans le domaine public. Les statistiques aggrégées nous montreraient dans ce cas hypothètique un déclin du français alors que les enfants de la femme allemande parleront français quand même, que le père parlera français au travail. Toutefois, les statistiques sur le français ne nous diront rien sur ce déplacement de l’utilisation du français. Mais qui, face à une telle situation, parlerait sans rire d’un déclin du français?

Le fait est que les définitions statistiques telles qu’utilisées par “l’autre camp” exclut véritablement toute compréhension de la réalité complexe du multilinguisme causé par les interactions transcendant les lignes ethno-linguistiques. On peut se borner autant qu’on veut, mais le fait est que cette réalité est bien plus complexe que veulent le laisser croire quelques personnes.

*Quant au 85% de mon billet précédent, il s’agit seulement d’un chiffre que j’ai ajouté pour tester la sensibilité des affirmations de certains alors que le 80% est le chiffre de Statistiques Canada. À défaut d’avoir des données micro, je ne peux pas effectuer une régression et des tests de robustesse et de sensibilité aux hypothèses, alors je fais “the next best thing” en utilisant 85%.

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