Réponse à Pierre Fortin (BHP)

Pierre Fortin, de l’Université du Québec à Montréal, a décidé de produire une recension de mon livre dans le Bulletin d’histoire politique. Cette recension possède plusieurs lacunes et qui ne répondent pas aux critiques que je formule à celui dans mon livre à celui ayant décidé de le recenser. Plus bas, vous trouverez les éléments d’un texte brouillon qui sera bientôt peaufiné en réponse à M.Fortin si le Bulletin d’histoire politique accepte qu’une réponse soit rédigée.

Le rattrapage économique du Québec entre 1945 et 1960 que je documente ne se résume à la statistique du revenu personnel disponible présentée par M.Fortin pour justifier son point. En fait, l’ensemble des données confirme que la statistique qu’il cite est la plus conservatrice de toutes les statistiques présentées dans le livre.  Étrangement, M.Fortin choisit d’ignorer ces statistiques. Le Québec a vécu une récession plus difficile que l’Ontario à la fin des années 1940, mais au cours des années 1950, sa reprise est encore plus rapide et la productivité augmente presque au double du rythme de l’Ontario. Une étude récemment publiée au Centre sur la Productivité et la Prospérité démontre qu’en 1950 et 1960, le revenu personnel disponible (en dollars constant) des Québécois est passé de 71.75% de celui des Ontariens à 76.93%.  Dans une étude publiée au Centre sur la Productivité et la Prospérité qui reprend les données que j’avance dans le livre, le niveau de richesse des Québécois est sous-estimé en raison des différences dans la taille des familles. Des familles nombreuses permettent aux ménages de bénéficier d’économies d’échelle dans leur  consommation qui rendent la comparaison plus difficile entre individus provenant de familles de  tailles différentes. Ainsi, les statistiques du revenu par personne sous-estiment le revenu réel des Québécois avant 1961. En effectuant les corrections nécessaires, on réalise que le revenu personnel disponible par personne équivalente au Québec est passé de 77.39% du niveau observé en Ontario en 1951 à 82.45% en 1961.[1]

En sus, quand il répond à la question de la croissance économique du Québec après 1960, M.Fortin se contente de mentionner le fait que le nombre d’enfants a diminué au Québec alors qu’il a augmenté en Ontario. Cet argument ne change pas le fait que la productivité par heure travaillée à continuer d’augmenter à la même vitesse entre 1960 et 1975 qu’entre 1945 et 1960 – niant ainsi la pertinence de son argument. En plus, M.Fortin refuse de considérer l’argument avancé voulant que l’importance grandissante des transferts fédéraux – qui sont passés de 1% de l’économie en 1960 à plus de 5% en 1975) –  aillent artificiellement dopés le revenu des Québécois relativement aux autres Canadiens. Lorsque les autres provinces transfèrent des fonds au Québec, le revenu moyen de la population dans ces provinces diminuent alors qu’il augmente au Québec. Puisque l’importance des transferts interprovinciaux ne fait qu’augmenter entre 1960 et 1975, l’ampleur de ce rattrapage artificiel ne fait que grossir. Sans les transferts fiscaux provenant des autres provinces, le rattrapage économique du Québec pendant la Révolution tranquille aurait été moins rapide que le rattrapage vécu pendant la période de 1945 à 1960.

Finalement, l’argument quant à la période suivant les années 1990 que la stagnation du Québec relativement au reste du Canada ne s’explique que grâce au développement du pétrole dans l’Ouest Canadien est ridicule. Premièrement, il convient de mentionner que selon cette logique, il faudrait exclure la contribution qu’Hydro-Québec a fait au développement économique du Québec au cours des années 1960 et 1970 puisqu’elle représentait la plus grande source individuelle d’investissements dans l’économie québécoise au cours de cette période (selon les travaux de M.Fortin).[2] En faisant cette affirmation, il ignore aussi complétement les données de Marcel Boyer et de Robert Gagné qui démontrent aussi le déclin relatif du Québec.[3] Deuxièmement, M.Fortin ignore encore les effets des changements dans la taille des familles. Comme la taille moyenne des familles au Québec réduit plus rapidement qu’en Ontario et que dans le reste du Canada, il y a une sous-estimation du revenu réel des Ontariens et des autres Canadiens face aux Québécois. En ajustant pour la taille des familles à partir des données du recensement, j’ai démontré que le PIB réel des Québécois équivalait 77,73% du revenu réel des Ontariens en 1976 contre 78,01% en 2006. Et mes estimations sont probablement conservatrices puisque l’économiste Martin Coiteux a montré, en utilisant les données d’enquête spécialisées, que le revenu de marché des Québécois est passé de 86% du niveau observé en Ontario en 1976 à 80% en 2009.[4] Ainsi, dans le meilleur des cas le Québec stagne relativement au reste du Canada depuis la fin de la Révolution tranquille.  Dans le pire des cas, il a décliné légèrement.

Finalement et probablement sans que ce soit son intention, le commentaire de M.Fortin concernant le travail des femmes prouve que l’argument présenté dans Du Grand Rattrapage au Déclin Tranquille est très conservateur. Lorsque les femmes passent du travail domestique au travail de marché, il y a un gain économique net. Cependant, comme la valeur du travail domestique n’est pas capturée par les statistiques sur le niveau de vie, on surestime le gain net pour l’économie lorsqu’une femme se met à travailler sur le marché. Ainsi, si deux économies ont différents taux de participation des femmes au marché du travail, on sous-estime le revenu réel de l’économie avec le plus bas taux de participation.[5] Puisque le taux de participation au travail des femmes a augmenté plus rapidement en Ontario qu’au Québec entre 1945 et 1960, le taux de croissance économique véridique de l’Ontario est surestimé face à celui du Québec.  Ce problème élémentaire de comptabilité nationale est d’une grande importance puisqu’il fut estimé, au cours des années 1970, que l’inclusion de la production domestique rehaussait le PIB de l’économie canadienne d’environ 40%.[6] En soulignant ce point pour critiquer mon livre, M.Fortin renforce l’argument que j’essaie de faire en démontant à quel point mes estimations étaient conservatrices.


[1] Geloso, Vincent. UNE PERSPECTIVE HISTORIQUE SUR LA PRODUCTIVITÉ ET LE NIVEAU DE VIE DES QUÉBÉCOIS : DE 1870 À NOS JOURS. Montréal : Centre sur la Productivité et la Prospérité (2013)

[2] Fortin, Pierre. “Robert Bourassa et l’économie du Québec.” POLICY OPTIONS-MONTREAL- 23.7 (2002): 32-36;

[3] Boyer, Marcel. La performance économique du Québec: constats et défis. II. CIRANO, 2006; Gagné, Robert, Simon Landry, and Michel Patry. Le «retard» de productivité du Québec: constats et diagnostics. No. 2005rp-13. CIRANO, 2003.

[4] Coiteux, Martin. LE POINT SUR LES ÉCARTS DE REVENU ENTRE LES QUÉBÉCOIS ET LES CANADIENS DES AUTRES PROVINCES.  Montréal : Centre sur la Productivité et la Prospérité (2012); Voir note en bas de page 1

[5] Landefeld, J. Steven, and Stephanie H. McCulla. “ACCOUNTING FOR NONMARKET HOUSEHOLD PRODUCTION WITHIN A NATIONAL ACCOUNTS FRAMEWORK.” Review of Income and Wealth 46.3 (2000): 289-307.

[6] Adler, Hans J., and Oli Hawrylyshyn. “ESTIMATES OF THE VALUE OF HOUSEHOLD WORK CANADA, 1961 and 1971*.” Review of Income and Wealth 24.4 (1978): 333-355.

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