Pierre Fortin : Le Pragmatique qui utilisait des raccourcis (3 de 3)

J’ai publié la semaine passée un texte sur une entrevue de Pierre Fortin. Ce texte se devait d’être le premier d’une série de trois. Le second a été publié ici . À des fins de transparence, et pour éviter qu’on me fasse des accusations, je rend le troisième disponible ici:

Pierre Fortin : Le Pragmatique qui utilisait des raccourcis (3 de 3)
Vincent Geloso
L’auteur est chargé de cours à l’Institut d’économie appliquée à HEC Montréal et candidat au doctorat en histoire économique à la London School of Economics

Récemment, l’économiste Pierre Fortin est passé en entrevue à Radio-Canada avec Gérald Fillion pour parler de l’économie du Québec. Il a fait plusieurs affirmations qui, pour les auditeurs de l’émission, pouvaient paraître impressionnantes.

Venant de M. Fortin, ces affirmations ne sont pas nouvelles: il en parle depuis le début des années 2000 afin de nous permettre d’apprécier les progrès réalisés par le Québec depuis la Révolution tranquille. Toutefois, lorsqu’on creuse en détail les données des Annuaires Statistiques de la Province de Québec, des Canada Year Books, des Canada Labour Gazette, des tables des différents recensements ainsi que des rapports annuels des différents ministères du Québec, on réalise que M. Fortin fait usage de plusieurs raccourcis pour appuyer son point de vue.

Puisque j’ai rédigé récemment un livre sur l’histoire économique du Québec de 1900 jusqu’à aujourd’hui, qui aborde notamment les études de Pierre Fortin, je pense avoir ici une occasion de rectifier les faits. Voici donc le troisième d’une série de trois articles qui traiteront des propos de M. Fortin.

Le modèle québécois financé par le reste du Canada

Dans cette entrevue avec Gérald Fillion, Pierre Fortin mentionne les progrès du niveau de vie des Québécois et comment le « modèle québécois » a contribué. Qualifiant presque ce dernier du plus grand succès depuis l’invitation du bouton à quatre trous, M. Fortin omet de mentionner qu’il a été presque exclusivement financé par le reste du Canada.

Au début de la Révolution tranquille – de laquelle naquit le « modèle québécois » – la place de l’État québécois dans l’économie était équivalente à de l’Ontario et légèrement moins importante qu’ailleurs au Canada. Au même moment, les transferts représentaient 1,35% de l’économie québécoise.

À partir de 1960, l’État québécois commence à prendre de l’importance: en l’espace de dix ans, sa taille relativement à l’économie double. En 1976, il représente 21,6% de l’économie québécoise alors qu’en 1983, à son sommet, il en accapare 25,4%.

Au même moment, les transferts fédéraux augmentent rapidement. Entre 1960 et 1970, ils triplent relativement à l’économie. En 1976, ils représentent 5,1% de l’économie québécoise alors qu’en 1983, à leurs sommets, ils en équivalent 6,5%. Depuis, ils ne sont jamais redescendu à un seuil inférieur à 3,3% et ont recommencé à grimper à partir de 2003 pour se situer légèrement au-dessus de 5%.

Avant 1960, l’État québécois finançait une partie importante de ses dépenses à partir des revenus qu’il générait de manière autonome. À la fin de la Seconde Guerre Mondiale, 33% des dépenses du Québec étaient financées par les transferts fédéraux. En 1956, cette proportion avait chutée à 7%.
Cependant, avec l’arrivée du programme de péréquation en 1957, le Québec s’est permis de financer une partie grandissante de ses dépenses (qui explosaient elles-mêmes) à partir des transferts fédéraux : entre 1960 et 1976, le Québec finance en moyenne 25% de ses dépenses annuelles grâce aux transferts fédéraux. Tout au long de cette période, le Québec augmente ses dépenses au fur et à mesure que le fédéral augmente ses transferts.

Lorsque le fédéral se met à réduire les transferts aux provinces au début des années 1980, le Québec se met à réduire ses dépenses. De 1983 à 2003, la réduction des transferts fédéraux s’accompagne d’une réduction équivalente des dépenses publiques. Simultanément, le gouvernement devient de moins en moins dépendant du reste du Canada pour financer ses dépenses : en 1983, 25,5% des dépenses étaient financées par le reste du Canada contre 17,8% en 2003.

Depuis la révolution tranquille, le « modèle québécois » tant vanté s’est financé grâce à l’aide du Canada – particulièrement entre 1960 et 1983.

Les transferts fédéraux et le niveau de vie des Québécois

Entre 1960 et 1976, alors que les transferts fédéraux alloués au Québec augmentent plus vite que les dépenses publiques québécoises, la belle province réussit à accroître son avantage fiscal sur l’Ontario et le reste du Canada. Ainsi, le Québec a transféré le fardeau de financer la croissance de ses programmes aux autres provinces – principalement la Colombie-Britannique, l’Ontario et l’Alberta. En forçant les autres provinces à assumer un fardeau fiscal supérieur à celui qu’elles auraient assumées normalement, le Québec réussit à ralentir le développement économique du reste du Canada.

Ajoutons qu’au cours de cette période, la proportion des revenus du gouvernement fédéral provenant du Québec a été inférieure à la part du Québec dans l’économie canadienne. Ceci signifie que le Québec n’a pas contribué à la hauteur de sa capacité au financement du gouvernement fédéral – un fardeau qui a été assumé par d’autres provinces.

Ces deux faits ont une incidence importante sur notre estimation du niveau de vie des Québécois puisqu’ils indiquent que – toutes choses étant égales par ailleurs – le niveau de vie des autres Canadiens a été réduit pour faire grimper celui des Québécois.

En 1960, le revenu disponible du Québécois moyen équivalent 77% de celui de l’Ontarien moyen. En 1976, cette proportion dépasse 86%. Sans les transferts directs et indirects provenant du reste du Canada, le revenu des Québécois auraient été inférieur et celui des canadiens aurait été supérieur. Sans ces transferts, le Québec aurait dû imposer davantage sa population alors que les autres provinces auraient pu en demander moins à leur population. Par conséquent, la croissance économique du Québec aurait été plus lente et celle des autres provinces aurait été plus rapide. Il est difficile d’estimer précisément l’ampleur de ces effets. Toutefois, n’eut été des transferts fédéraux, il est impossible de prétendre que le rattrapage économique du Québec pendant la Révolution tranquille n’a pas été artificiellement stimulé. Voler le reste du Canada pour donner au Québec n’est pas signe d’enrichissement (ni de succès).

Le mythe de l’État qui redistribue

Implicitement, M.Fortin prétend que le « modèle québécois » ne se juge pas simplement selon ses résultats économiques, mais aussi selon ses résultats sociaux. Ainsi, le « modèle québécois » se juge à sa capacité de créer une société plus égalitaire. Toutefois, même si nous devons juger la réussite du modèle québécois sur cette base, le bilan est mitigé.

Si on prend le coefficient GINI, un indicateur d’inégalité (dans lequel la valeur « zéro » représente l’égalité parfaite et la valeur « un » représente l’inégalité parfaite), le Québec ne performe pas bien avant redistribution par l’État. En effet, les inégalités causées par le libre jeu du marché au Québec (0.517) sont d’une ampleur similaire à celles observées en Ontario, en Nouvelle Écosse et en Colombie-Britannique et supérieures à celles observées en Alberta, Saskatchewan, Manitoba, Île du Prince-Édouard et Nouveau-Brunswick. Après que l’État eut fait sa mission de redistribution, le Québec (0.375) devient l’endroit le plus égalitaire au Canada derrière l’Île du Prince-Édouard et le Nouveau-Brunswick.

À quel prix effectue-il cette redistribution? Pour chaque réduction du coefficient Gini de 0.01, l’État québécois doit dépenser un montant équivalent à 1,83% de l’économie. En guise de comparaison, la Saskatchewan, l’Ontario l’Alberta et la Colombie-Britannique doivent dépenser respectivement des montants équivalents à 1,46%, 1,47%, 1,5% et 1,78% de leurs économies pour obtenir une réduction équivalente de l’inégalité. Ainsi, le « modèle québécois » n’est pas efficace selon ses propres standards. Non seulement il est incapable de générer « naturellement » des niveaux d’inégalité inférieur aux autres provinces, mais lorsqu’il redistribue, l’effort est plus coûteux.

Conclusion

Le « modèle québécois » doit son existence aux transferts provenant des autres provinces. Il force les autres à ralentir leur rythme de croissance économique pour stimuler artificiellement celui du Québec et il ne réussit pas à créer efficacement une société plus équitable. Comment M.Fortin peut-il parler d’un succès?

2 thoughts on “Pierre Fortin : Le Pragmatique qui utilisait des raccourcis (3 de 3)

  1. Est-il possible que l’efficacité marginale de la redistribution soit décroissante. Ainsi un état qui redistribue moins voit son changement en GINI plus grand qu’un état qui redistribue davantage par point de %?

  2. Très fort probable. Il y a un hic cependant, l’écart réduit par le Québec n’est pas très largement plus grand que celui de la Saskatchewan, l’Alberta ou l’Ontario et pourtant les différences de coût sont importantes. L’effet marginal de s’attaquer à un point de GINI plus difficile à réduire ne doit pas être assez gros pour réduire par lui-même la différence de manière importante. Par ailleurs, ajoutons que le Québec devrait en fait avoir plus de facilité que les autres provinces dans la réduction des inégalités puisque les items avec le poids le plus lourd pour les plus pauvres (électricité et frais de garde) sont subventionnés au Québec tout comme le logement est plus “cheap”. Par conséquent, le bas de la distribution de revenu de marché devrait être plus facile à faire grimper qu’ailleurs au Canada.

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