Réponse à Jean-Claude Cloutier

Je répond ici à une critique de mon livre faite par Jean-Claude Cloutier sur le site de l’Association des économistes du Québec

Premièrement, il faut comprendre que l’utilisation des travaux d’André Raynauld est trompeuse. Ce dernier était un tenant de la thèse du « parrallélisme » – la croissance du Québec suivait celle de l’Ontario depuis 1870. Toutefois, lorsqu’on décompose la période, on remarque au mieux une stagnation de 1870 à 1910, un déclin de 1920 à 1945 et un rattrapage de 1945 à 1960 qui se continuera jusqu’en 1975. De plus, il faut se rappeller que le livre de Raynauld est sorti en 1961 avec des données qui prenaient fin en 1957. Ajoutons que Raynauld regardait principalement la production industrielle et n’utilisait pas d’indices de prix différenciés par province. Il semble normal de croire qu’il existe depuis des estimations plus complètes du revenu per capita. Des nouvelles estimations (dans une étude du Centre sur la Productivité et la Prospérité de HEC Montréal qui sortira en septembre) permettent de constater que la croissance réélle du Québec par personne est inférieure à celle du Canada (particulièrement de l’Ontario) de 1870 à 1900, supérieure de 1900 à 1910, inférieure de 1920 à 1945 et supérieure de 1945 à 1975. Le constat de base de mon livre tient: le Québec a stagné économiquement jusqu’à 1945. La thèse du “parrallélisme” ne tient pas. 

Croissance Économique réelle par habitant au Québec, 1871-1910

Table1SSHbis

Source (income in nominal terms). Morris Altman. 1988. « Economic Development with High Wages: An historical perspective ». Explorations in Economic History, Vol.25, no.1, pp 204; Kris Inwood et Jim Irwin. 2002. « Land, Income and Regional Inequality: New Estimates of Provincial Incomes and Growth in Canada, 1871-1891 ». Acadiensis, Vol.31, no.2, p.157-186 (for prices); Gilles Paquet and Jean-Pierre Wallot. 2007. Un Québec moderne : Essai d’histoire économique et sociale. Montréal : Huburtise HMH, p.184-185; (pour les prix dans le reste du Canada et l’Ontario) Morris Altman. 1992. “Revised Real Canadian GNP estimates and Canadian Economic Growth, 1870-1926” Review of Income and Wealth, Vol.38. no.4, p. 458;   (pour tableau 3) Chris Minns et Marc McKinnon. 2007. « The Cost of Doing Hard Time: a Penitentiary Based Regional Price Index for Canada, 1883-1923», Canadian Journal of Economics / Revue canadienne d’Économique, Vol 40, no.2 pp.  546. 

Deuxièmement, je ne blâme pas du tout la culture québécoise. La culture n’est pas une entité exogène qui apparaît de nulle part et façonne les préférences. La culture est foncièrement endogène. Je mentionne à plusieurs reprises des politiques publiques qui ont contribué à façonner les préférences des Québécois avant 1945 en faveur de l’aversion au risque. À cet égard, il faut lire « Oublier la Révolution tranquille » de l’économiste Gilles Paquet pour bien comprendre l’approche de ce livre sur la cause de pré-1945. D’ailleurs, il faut mentionner que la nationalisation partielle de l’industrie de l’électricité en 1944 était probablement une mauvaise décision puisqu’avant la nationalisation les prix diminuaient, la production augmentait et la productivité augmentait aussi (voir mon article dans Optimum Online: The Journal of Public Sector Management et attendre pour une édition à venir du European Review of Economic History). 

Troisièmement, je ne blâme pas les dépenses de l’État pour le ralentissement de la croissance. Plutôt, je blâme les interventions réglementaires et les subventions qui ont produit de mauvaises incitations pour les acteurs économiques. Le point sur les dépenses de l’État vise à souligner que le rattrapage 1945-1960 s’est effectué à un coût nettement moins important que celui qui s’est effectué après 1960. 

Finalement, il faut comprendre que le niveau de vie relatif des Québécois (le revenu en pourcentage de l’Ontario) est hautement dopé par les transferts fédéraux (ce qui n’est pas le cas avant 1960) et qu’il est surestimé à cause de la structure des ménages. Il est plus difficile de déduire la valeur nette des transferts nets vers le Québec, mais si on tient compte des effets de la taille des ménages (voir l’étude de Martin Coiteux au CPP-HEC), on remarque que les Québécois ne se sont pas enrichis aussi rapidement face à l’Ontario entre 1975 et aujourd’hui que les statistiques officielles prétendent.

Revenu réel ajusté par personne équivalente et revenu par individu relativement à l’Ontario

RevenuPerso13

 

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